Le Monde selon Gabriel

d'Andreï Makine



www.lemondeselongabriel.com


Première mondiale le 15 mai 2009 à Amsterdam



Demain, ce monde sera peut-être le nôtre. La parole y est proscrite, les poètes cloués au pilori. Un média globalisé règne sur un troupeau de neuf milliards de spectateurs : quatre comédiens miment, devant une caméra, les haines et les amours qui animent l'humanité. Un mystérieux Grand Imagier se charge de commenter leur jeu. Le Choc des Civilisations... Le palmarès des Victimes... Le Héros de Notre Temps. Devenus simples consommateurs d'images, nous n'avons plus besoin de penser. Qui manipule donc ainsi nos consciences ? Une secte cherchant à faire de nous des zombies qui préfèrent le message simpliste de l'écran à la complexité vivante d'un livre ? Ou bien le but de ces pitres serait-il de nous faire oublier ce Mur qui surplombe la scène avec la fureur d'une apocalypse imminente ? Leur divertissante dictature est sur le point de triompher quand surgit cet ultime espoir : la parole poétique. Celle qui éveille nos consciences engourdies par le flux décérébrant des images. Celles qui révèle, sous la grimace des masques, un visage unique et les blessures intimes des âmes malmenées.
Le Monde selon Gabriel renoue avec le merveilleux des romans de Boulgakov et l'audace dramaturgique de Maïakovski. Ce théâtre novateur est un acte de révolte contre les dictatures douces qui nous guettent. Et aussi un acte de foi dont la force nous libère des rôles que la bêtise et la peur nous condamnent à jouer. (quatrième de couverture)

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Andreï Makine (Prix Goncourt et Médicis 1995 pour Le Testament français) parvient à régler de manière précise une œuvre incontournable où il choisit cette fois la forme du dialogue pour faire passer le message. Le Monde selon Gabriel se situe entre les grandes traditions littéraires du mystère médiéval français et celle des plus éminentes pièces du théâtre russe. L’attirance et la captation du lecteur est suscitée par la distance que l’auteur a su maintenir avec son monde intérieur connoté par  plusieurs symboles récurrents de son imaginaire, identifiables pour ses lecteurs. Par exemple, l’antilope (empaillée cette fois) accompagne les acteurs du drame, un chef-d’œuvre d’équilibre miraculeusement établi grâce à une écriture qui régit les codes et règles tacites d’une collectivité qui ressemble fortement à ce que pourrait devenir (ou est peut-être déjà) la nôtre.

Un monde d’où la parole est bannie, où l’on ne communique plus que par portable, où le poète est enchaîné, bâillonné, et neuf milliards d’humains cloués devant les scènes télévisuelles que leur miment quatre comédiens, commentées par un Grand Imagier, invisible : Le Choc des civilisations, Le Palmarès des victimes, La Révolution culturelle. Une globalisation manipulant les consciences, transformant les hommes en zombies accueillant la dictature douce du flux ininterrompu des informations formatées.

 L’une des sources de jouissance inaliénable à la lecture de Makine est son style inégalable dans lequel il alterne de façon magique et impeccable par des changements de voiles lumineux le caractère ironique de l’onirisme à la réalité virtuelle, ce qui résulte en un plaisir accru au fil des pages. Comment oublier la lactescence diaprée innervant la tragédie du Crime d’Olga Arbélina tels des arcs-en-ciel translucides ou les métamorphoses hiémales se déroulant en traînées neigeuses languissant dans Au temps du fleuve Amour ?

Avec Le Monde selon Gabriel, Andreï Makine nous dévoile une autre teinte de sa palette, celle des ors baroques et orthodoxes mêlés dont les lueurs chatoyantes de douceur transparaissent sous la dure description d’un monde vers lequel nous glissons inconscients du danger à l’affût lorsque la langue de bois remplace celle des poètes. Simulacres imposés, domination des icônes médiatiques doivent être rejetés avec force et l’humanité doit apprendre à aimer pour éviter son retour au néant inexorablement en marche qui menace de l’engloutir si elle persiste dans sa préférence à la caverne douillette des apparences à la recherche d’une lucidité transcendant le but matérialiste de son existence.

Le Monde selon Gabriel d’Andreï Makine, nanti d’un souffle prééminent saura-t-il provoquer les tourbillons nécessaires à la tempête d’où émergera enfin de son endormissement notre société où elle semble se complaire telle une belle au bois dormant, ensorcelée peut-être, mais hélas plus souvent consentante et complice. Selon Gabriel, l’espoir en est permis et la vie attend celui qui ose franchir le mur assourdissant de l’asphyxie médiatique qui le garrotte et détourne la foi en soi.

Murielle Lucie Clément (Échos de Pologne, juillet 2008)